Il est 03 h 45, Jérémy vient
réveiller le 1er tiers. Quelques coups timides sur le bois de
la bannette suffisent à me réveiller. Il est déjà
l'heure...un semblant de nuit courte. Cherchant à tâtons
l'interrupteur, j'allume la veilleuse... quelques secondes pour s'acclimater
à la lumière vive de l'ampoule juste à côté
du visage... et reprendre ses esprits... je fais coulisser le rideau
bleu et sort de mon hermétique cocon...
J'aime bien ces bannettes... elles me font un peu penser à des
lits bretons. Cette impression d'être calfeutrée, entre
quatre planches (façon de parler...)... bien lovée dans
mon sac de couchage, la couverture roulée en guise d'oreiller
d'appoint, c'est confortable...
Le
premier quart de nuit est toujours très attendu par les stagiaires
novices. La découverte de la vie nocturne du pont a quelque chose
d'intriguant, de mystérieux et d'attirant pour le terrien plus
habitué à son oreiller à ces heures jugées
indécentes.
Les premiers chassés-croisés de stagiaires entre le quart
finissant et celui de la relève sont aussi toujours les plus
bruyants. Dans l'enthousiasme du premier quart nocturne, chacun voulant
faire part de ses impressions et du "temps
qu'il fait là-haut", "Comment
faut s'habiller ? " et les "Bon
quart !" ou "Bonne nuit
!" fusent dans la batterie parfois sans ménagement
... Les "Chutttttttt !! y'en a qui dorment
!" (tout aussi bruyant d'ailleurs) des stagiaires plus
aguerris, ramènent vite le calme dans le faux pont... laissant
cette fois place aux pas feutrés des bottes et au froissement
des cirés. On apprend vite à bord que le repos d'autrui
se respecte et qu'il est des plus précieux.
Les
cirés émergent ensuite sur le pont, tâtonnant dans
le noir, s'agrippant à tout ce qui se trouve sur leur passage...dérapant
bien souvent sur un bout à même le pont, avec une démarche
chaloupée dûe au roulis. Pas de Lune cette nuit pour les
aider à trouver le lieu de ralliement, il faut se débrouiller
par ses propres moyens...
Le matelot gabier Chef de tiers répartit ensuite ses ouailles
égarées sur la dunette, et donne la distribution des rôles.
Tout ça fait très théâtral, mais les stagiaires
prennent leurs tâches vraiment au sérieux se sentant investis
de responsabilités nouvelles,... fugitifs acteurs d'une nuit
aux antipodes de leur quotidien habituel.
Je commence par une 1ère heure à dispo ! C'est ce qu'on
appelle un réveil en douceur. En plus, nous avons droit à
une projection vidéo dans le petit roof : un embarquement à
bord du Peking en pleine tempête. Je cède au confort des
banquettes du petit roof et je profite pour prolonger un peu ma nuit,
bercée par la voix du narrateur... Je garde une écoute
discrète pour les répliques cultes dont sont friands l'équipage....
Jérémy ne se prive pas de nous faire souvent de brillantes
démonstrations.
2ème
heure sur la dunette. C'est le Second Capitaine,Jean-Alain, qui est
de quart à la timonerie.
A 05 h 20, nous sommes à la hauteur du Cap de Flamanville à
tribord, côte Ouest du Cotentin, au pied d'une falaise granitique haute
de 70 mètres... Position actuelle : Latitude 49°31.482'N - Longitude
02°05.362'W
Notre vitesse oscille entre 1,6 et 2,2 nuds. Nous faisons route
au 80°.
A
06 h 15, nous avons tout brasser, cargué et lové... une
activité nocturne qui nous met en jambes au petit matin. Je vais
passer la 3ème heure de quart avec Gladys à la veille
sur le gaillard.
07
h 00 - Petit déjeuner.
08
h 00 - 09 h 00 : heure de propreté du navire. Les stagiaires
du 1er Tiers ayant suffisamment pris le frais jusqu'à 07 heures,
sont priés d'aller se mettre au chaud en compagnie des balais,
balais-brosses, éponges et serpillières pour nettoyer
les sanitaires et la batterie.
C'est notre lieu de vie, il est en toute logique normal que nous en
assurions l'entretien quotidien, et tout le monde se plie de bonne grâce
sans rechigner à la tâche.
Nos stagiaires hommes dans ces cas là ne manquent d'ailleurs
pas de briller d'excès de zèle, bien contents cependant
que leur épouse ne soit pas là... on ne sait jamais des
fois qu'il y est ensuite une redistribution des rôles à
la maison !
Nos tâches d'entretien terminées, nous prenons le temps
de nous installer autour de la table pour discuter un peu jusqu'au briefing
matinal du Commandant.
....................................................
.....
10 h 00 - Nous
sommes tous intallés dans le grand roof pour notre briefing matinal.
Les prévisions du jour laissent sous entendre que la météo
nous permettra peut être d'envisager un mouillage
en fin d'après-midi à Alderney...
sinon bien évidemment nous subirons le phénomène
d'aspiration du fameux Raz Blanchard.
Les questions diverses sont au programme du jour. C'est la meilleure
façon de faire participer les stagiaires et de les tenir en éveil...
au moins ils sont déjà assurés d'avoir les réponses
à leurs interrogations.
De toute façon, avec Michel Péry rares sont ceux qui s'assoupissent
en cours de route ... les briefings sont toujours animés et ponctués
d'anecdotes... on est d'ailleurs bien souvent déjà installé
dans le grand roof un bon quart d'heure avant l'heure... de quoi rendre
jaloux le corps enseignant, pour qui le rêve d'avoir une assemblée
d'élèves aussi assidus reste du domaine de l'utopie.
Ce matin c'est le fonctionnement du DST (Dispositif de Séparation
du Trafic) qui intéresse les stagiaires.
L'exemple du DST d'Ouessant (surveillé par le CROSS Corsen, à partir
d'un radar déporté implanté à Ouessant au Stiff) est pris en exemple.
Le cours prends fin à 11 h 00 avec le premier service.
Je rejoins le poste de veille avec Gladys. Nous prenons d'assaut le
ratelier des hâles-bas de focs à l'aplomb du beaupré.
Bien emmitouflées : bonnet polaire et veste bien capelée...
nous bavardons tout en scrutant l'horizon. Rien à signaler, il
fait beau, la visibilité est bonne. Nous progressons à
3 nuds sous voiles... Le bohneur d'être à bord tout
simplement...
12
h 00 A table ! : salade composée d'ebly / canard & légumes
verts / plateau de fromages / tarte aux pommes.
13
h 00 - Alderney (ou Aurigny dans sa version plus francophone) se
découvre sur tribord. Ce caillou jeté à environ
8 milles nautiques des côtes françaises (Cap de la Hague
ou du Nez de Jobourg à la pointe occidentale du Cotentin) est la plus
septentrionale des îles de l'archipel de la Manche et aussi la plus
petite des îles anglo-normandes.
Un obstacle de taille repousse cependant la proximité des côtes
avec nos voisins Anglo-normands : les redoutables courants du Raz Blanchard.
Malgré le soleil voilé, il fait relativement beau temps
néanmoins la température est plutôt fraîche,
la veste de quart enfilée sur la polaire n'est pas superflue.
Nous progressons à près de 5 nuds. Je descends chercher
l'appareil photo et l'objectif 70-300mm à l'approche des côtes.
Nous longeons l’extrémité Est de l’île, j'attrape le phare de Mannez
dans l'objectif. Jeu de cache-cache pour essayer d'avoir l'éclat
la lentille. c'est dans la boîte. On s'amuse comme on peut !
Notre
position GPS : Latitude 49°42.425'N - Longitude 02°06.368'W
.............................................................
...
13 h 30 - Un
atelier mâture s'organise sur les enfléchûres bâbord
du grand-mât... mais l'envie de monter ne m'éfleure pas.
De plus, le
temps fraîchit et le ciel se couvre rapidement... les premières
gouttes viennent s'écraser sur le pont.
15 h 00 - Jérémy se charge de hisser le pavillon de
courtoisie Anglo-normand, sur une drisse fixée sur les barres de flèche
tribord.
Lorsque l’on se rend à l’étranger, c’est une mesure de courtoisie que
de hisser le pavillon du pays visité... évitons de froisser nos
voisins d'Outre Manche. Sans compter qu'à certains endroits,
l’absence de pavillon peut être prétexte à une amende si les « autorités»
ne sont pas dans un bon jour.
Nous
carguons toute la toile et rangeons le pont...
Le Belem mouille face à l'immense jetée qui abrite le
port. Il faut prêter main forte à l'équipage pour
mettre le gros zodiac à l'eau pour assurer le débarquement
à terre des stagiaires.
Ségolène a envie de se changer les idées, après
deux heures intensives de révisions dans la batterie, quoi de
plus normal. Franchement, je l'admire ! Arriver à concilier le
Belem avec des révisions... je crois que j'aurai plutôt
eu tendance à fermer mes livres pour profiter pleinement du stage.
Gladys, elle, est de moins en moins tentée pour une escale à
terre. Il faut dire aussi que la météo ne se prête
guère à une escapade touristique, et le confort sec du
bord attire plus qu'un paysage complètement détrempé.
Pour ma part, c'est décidé, je ne connais pas Alderney
et puisque nous y sommes, j'ai la ferme intention d'y poser les deux
pieds quelque soit le climat local. Je m'emploie donc à persuader
Gladys de venir avec nous. La promesse d'une tournée de Guiness
offerte arrive enfin à la dissuader... je savais bien que je
parviendrai à mes fins ! Comme nous sommes du second service,
nous laissons la priorité aux stagiaires devant revenir à
bord pour 19 h 00.
A
plus de 30 mètres au-dessus de nos têtes, Patrice et Fred
travaillent sur le mât de misaine. Finalement, la décision
de gréer le Petit Cacatois à la place du Petit Perroquet
n'a pas attendu Fécamp. La confection d'un gréement de
fortune est avancée et ce n'est pas la météo qui
s'y opposera.
18
h 15, nous prenons place dans le zodiac - transformé en petite
piscine sur le clapot -, veste de quart bien capelée, pantalon
ciré et bottes de rigueur. La flotte nous ruisselle dessus copieusement.
Jean-Alain et Lionnel assurent les rotations depuis la mise à
l'eau de l'embarcation, et malgré la panoplie Guy Cotten, ils
n'ont plus l'air très étanches, les pauvres. Il pleut
vraiment des cordes ! Arfff ! fait jamais beau chez ces Anglais ! La
pluie nous fouette le visage, c'est revigorant. Nous laissons la priorité
à un petit ferry qui assure les liaisons côtières
avant de débarquer dans un port qui paraît désert...
il n'y a vraiment que les Français pour sortir par ce temps là.
Ségolène qui est dejà venue l'année passée
sur l'île prend l'initiative de nous conduire au Bourg. Son sens
de l'orientation inné nous conduit tout droit dans des champs
paumés, en empruntant des chemins boueux et déserts.
Indécision soudaine face à un embranchement qui nous laisse
perplexe. La pauvre Ségolène, plus tout à faire
sure de son GPS interne, part en éclaireuse sur le chemin de
gauche, pendant que Gladys et moi-même dépouillons un buisson
chargé de mûres apétissantes... Ne jamais se laisser
aller dans de telles circonstances !
Bon finalement, c'est tranché, on prend le chemin de gauche,
puis ensuite on tourne à droite pour récupérer
une route, de là, on rebrousse chemin pour reprendre sur notre
gauche et sortir de la propriété privée où
nous sommes rentrées... et ô miracle nous voilà
sur la rue centrale du Bourg après moultes tergiversations !
Et là Ségolène nous dit qu'elle aimerait bien retrouver
le pub qu'elle connaît... celui qui a une devanture verte ? ou
peut être bordeau plutôt ? C'est un peu plus haut ... plus
loin...d'après ses souvenirs. Nos regards se croisent avec Gladys...
vue l'heure, et la mémoire peu fiable de Ségolène,
nous sommes un peu échaudées... le premier pub fera l'affaire
un point c'est tout, on a tout juste 10 minutes devant nous avant de
retourner au zodiac. Guiness pour ces dames et coca pour moi... ben
oui le comble en plus, je n'aime pas la bière ! Allez c'est ma
tournée comme je l'ai promis à bord et puis je dois bien
ça à Gladys qui au départ n'avait pas vraiment
envie de jouer les éponges sous la pluie.
Nous
redescendons du bourg au pas de course, toujours sous ce fameux crachin
anglais (comprendre sous une pluie battante), cette fois sans
prendre les chemins de traverses. La pente est raide, ce qui accélère
largement notre allure. Le long du trottoir, un mini torrent nous poursuit,
Alderney semble lavée à grande eau et nous sommes balayées
jusque sur les quais amenant au port.
En fin de compte, nous n'aurons pas vu grand chose du coin, mais la
pluie aidant nous trouvons quand même que l'endroit est plus anglo
que normand et pourvu d'un charme certain du siècle passé
: des rues pavées bordées de maisons de granit et de nombreux
pubs aux façades colorées. Alderney mérite certainement
qu'on s'y attarde un peu plus ... si possible avec un brin de soleil.
Nous arrivons sur le ponton d'embarquement avant le zodiac.
20
h 00 - A peine remontées du zodiac, nous mettons les pieds
sous la table pour le second service : tartine de fromage fondu &
salade / calamars à l'armoricaine & épinards pommes
vapeur / plateau de fromages / raisins.
Les
rotations reprennent pour descendre à terre après les
services
Cette fois, je préfère rester à
bord et conserver quelques effets secs vu que le linge commence vraiment
à prendre l'humidité
D'ailleurs il pleut dans notre
module et nous calons quelques seaux pour récupérer l'eau
qui ruisselle du plafond.
Les courageaux volontaires pour retourner à terre se comptent
sur les doigts des deux mains tout au plus. Et c'est plutôt une
collection de cirés multicolores trempés qui sont alignés
bien sagement sur les patères en bas de chaque descente.
.......................................................
...
23 h 00 - Patrice et Fred, sous la
pluie battante, sont toujours suspendus en haut de leur mât de
misaine à bricoler un gréement de fortune : le barillet
du Petit Cacatois étant évidemment trop petit pour remplacer
celui du Petit Perroquet rendu inutilisabe.
Le travail et l'archarnement paient, et la pluie remplace l'eau bénite
pour baptiser le nouveau Petit Perroquet au doux nom de "Tout
Petit Perroquet fixe". Denis confectionne une épissure
dans l'urgence pour Patrice, Fred descendu un instant de son mât,
vient lui prêter main forte.
Une
petite discussion s'improvise devant l'atelier sous le gaillard en compagnie
de Gladys, Emma, Jérôme et du Commandant. Les nouvelles
consignes ISPS sont abordées. Il sagit dun Code International
pour la sécurité des navires et des installations portuaires
(International Ship and Port Facility Security Code) que tous les navires
doivent rigoureusement respecter. Il a été adopté
par l'Organisation Maritime International (créée par les
Nations Unis pour promouvoir la sécurité maritime) en
décembre 2002 après les attentats du 11 septembre aux
USA. Il est entré en application le 1er juillet 2004. Tout l'équipage
du Belem doit être formé et s'y conformer.
23
h 30 - je descends prendre une douche avant de gagner ma bannette.
Une nuit complète de repos sans quart puisque nous sommes au
mouillage.